Logo emblématique de Solidarność avec des ouvriers des chantiers navals de Gdańsk

Solidarność : la Pologne change le monde

Histoire
25 février 2025 10 min Made in Poland
En août 1980, un électricien moustachu escalade le mur d'un chantier naval à Gdańsk. Son nom : Lech Wałęsa. En quelques semaines, il va fonder Solidarność, le premier syndicat libre du bloc soviétique, et enclencher une chaîne d'événements qui mènera à la chute du Mur de Berlin.

14 août 1980 : le jour où tout a basculé

Il fait chaud ce matin-là à Gdańsk. Devant les grilles du chantier naval Lénine, la tension est palpable. Anna Walentynowicz, grutière respectée de tous, vient d’être licenciée à cinq mois de la retraite. Son crime : avoir déposé des fleurs sur le monument des ouvriers tués en décembre 1970. La coupe est pleine.

Un homme trapu, la moustache épaisse, se faufile dans la foule. Lech Wałęsa, ancien électricien du chantier, licencié lui aussi quelques années plus tôt pour activités syndicales, escalade le mur d’enceinte et rejoint les ouvriers à l’intérieur. Il grimpe sur une pelleteuse et prend la parole. Sa voix porte. Les ouvriers l’écoutent. La grève est déclarée.

Personne, ce jour-là, ne mesure la portée de ce qui vient de commencer. Pas les ouvriers, pas les autorités communistes, pas même Moscou. Ce qui naît dans ce chantier naval balayé par les vents de la Baltique va ébranler un empire, redessiner la carte de l’Europe et prouver au monde entier qu’une poignée d’hommes et de femmes déterminés peuvent renverser l’ordre établi — sans tirer un seul coup de feu.

Voici l’histoire de Solidarność.

Le contexte : la Pologne sous le joug communiste

Pour comprendre l’explosion de 1980, il faut remonter le fil de l’histoire. En 1945, la Pologne sort de la Seconde Guerre mondiale ravagée. Six millions de ses citoyens ont péri, dont trois millions de Juifs polonais. Varsovie n’est plus qu’un champ de ruines. Et la « libération » par l’Armée rouge n’apporte pas la liberté : elle installe un régime communiste inféodé à Moscou.

Pendant trente-cinq ans, la Pologne vit sous la chape de plomb du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR). L’économie est planifiée, la presse muselée, l’opposition réprimée. Mais le peuple polonais n’accepte jamais tout à fait sa captivité. Des révoltes jalonnent les décennies, chacune brutalement écrasée, chacune laissant des cicatrices et des leçons.

En juin 1956, les ouvriers de Poznań descendent dans la rue pour réclamer du pain et la liberté. L’armée tire sur la foule : au moins 57 morts. En décembre 1970, c’est au tour des travailleurs de la côte baltique — Gdańsk, Gdynia, Szczecin — de se soulever contre la hausse brutale des prix alimentaires. La milice ouvre le feu devant les chantiers navals. Le bilan officiel fait état de 44 morts ; le chiffre réel est probablement plus élevé. En juin 1976, les grèves de Radom et d’Ursus sont matées avec une violence inouïe : passages à tabac, licenciements massifs, procès expéditifs.

Mais chaque répression engendre de nouvelles formes de résistance. Après 1976, des intellectuels fondent le KOR (Comité de défense des ouvriers), créant un pont inédit entre le monde ouvrier et l’intelligentsia. Des universités clandestines, des revues samizdat, des cercles de réflexion fleurissent dans tout le pays. La Pologne apprend à s’organiser dans l’ombre. Elle se prépare, sans le savoir, au grand soulèvement.

L’étincelle de Gdańsk

Grève des chantiers navals de Gdańsk 1980

Le licenciement d’Anna Walentynowicz est la goutte d’eau. Mais c’est le charisme brut de Lech Wałęsa qui transforme une grève locale en mouvement national. Dès les premiers jours, il comprend que cette fois, les choses doivent se passer différemment. Pas de violence. Pas de barricades. Les ouvriers restent à l’intérieur du chantier, organisent des comités, accueillent les journalistes étrangers. Des prêtres viennent célébrer la messe entre les grues.

La grève se propage comme une traînée de poudre. En quelques jours, plus de 200 entreprises de la région sont paralysées. Un Comité de grève interentreprises (MKS) est formé, avec Wałęsa à sa tête. Les ouvriers rédigent une liste de 21 revendications — un document qui restera dans l’histoire. On y trouve le droit de créer des syndicats libres, la liberté d’expression, la libération des prisonniers politiques, le droit de grève, l’accès aux médias pour les organisations religieuses.

Le pouvoir est pris de court. Pour la première fois, il ne peut pas simplement envoyer les chars. Le monde entier a les yeux rivés sur Gdańsk. Les caméras occidentales filment les portes du chantier naval, décorées de fleurs et d’images de la Vierge noire de Częstochowa.

Le 31 août 1980, après dix-huit jours de grève, le vice-Premier ministre Mieczysław Jagielski signe les accords de Gdańsk avec Wałęsa. C’est un moment historique. Pour la première fois dans un pays du bloc soviétique, le pouvoir reconnaît le droit des travailleurs à s’organiser librement. Wałęsa signe avec un stylo géant orné du portrait de Jean-Paul II. L’image fait le tour du monde.

Le 17 septembre 1980, le syndicat indépendant Solidarność — Solidarité — est officiellement fondé. Son logo, dessiné par Jerzy Janiszewski, représente des lettres rouges serrées les unes contre les autres, comme une foule en marche. Il deviendra l’un des symboles les plus reconnaissables du XXe siècle.

10 millions de membres en un an

Ce qui se passe ensuite est sans précédent dans l’histoire du mouvement ouvrier mondial. En moins d’un an, Solidarność rassemble dix millions de membres — dans un pays qui en compte trente-cinq millions. Ouvriers, paysans, enseignants, étudiants, médecins, ingénieurs : toutes les couches de la société polonaise rejoignent le mouvement. C’est bien plus qu’un syndicat. C’est une nation entière qui se lève.

Lech Wałęsa leader de Solidarność

Solidarność devient un espace de liberté dans un système de contrainte. On y discute, on y débat, on y publie des journaux, on y organise des expositions. Le mouvement développe ses propres structures démocratiques, ses propres règles de fonctionnement. Il invente, en temps réel, ce que pourrait être une Pologne libre.

À Moscou, l’inquiétude grandit. Leonid Brejnev envisage une intervention militaire, comme à Prague en 1968. Des manœuvres du Pacte de Varsovie se déroulent aux frontières polonaises. Mais le Kremlin hésite. L’expérience afghane, commencée un an plus tôt, montre les limites de la force brute. Et la Pologne n’est pas la Tchécoslovaquie : avec dix millions de syndiqués déterminés, toute intervention risque de tourner au bain de sang.

L’état de guerre — 13 décembre 1981

C’est finalement de l’intérieur que le coup vient. Dans la nuit du 12 au 13 décembre 1981, le général Wojciech Jaruzelski décrète l’état de guerre. Des chars envahissent les rues de Varsovie. Les lignes téléphoniques sont coupées. Un couvre-feu est imposé. En quelques heures, les forces de sécurité arrêtent des milliers de militants de Solidarność, à commencer par Wałęsa.

Le syndicat est interdit. Ses locaux sont fermés, ses publications saisies, ses comptes gelés. Le pays est placé sous administration militaire. Les images des rues polonaises quadrillées par des blindés rappellent les pires heures de l’occupation.

Mais Solidarność ne meurt pas. Le mouvement entre dans la clandestinité et continue son combat. Des presses secrètes impriment des millions de tracts et de bulletins. La radio Solidarność émet depuis des émetteurs cachés dans des appartements. Des structures régionales se reconstituent dans l’ombre. Le syndicat clandestin est dirigé par Zbigniew Bujak, qui échappe à la police pendant plus de quatre ans, protégé par un réseau de citoyens ordinaires.

L’état de guerre ne brise pas la résistance. Il la renforce. Chaque arrestation fabrique de nouveaux militants. Chaque interdiction engendre de nouvelles formes de protestation. Les Polonais portent des résistors électriques à la boutonnière — le symbole de la résistance. Ils allument des bougies à leurs fenêtres le 13 de chaque mois. Ils boycottent les médias officiels.

Le pape polonais

Dans cette épreuve, la Pologne dispose d’un allié de poids. Le 16 octobre 1978, le cardinal Karol Wojtyła de Cracovie est élu pape sous le nom de Jean-Paul II. Pour la première fois depuis plus de quatre siècles, le successeur de Pierre n’est pas italien. Il est polonais — et il n’a pas peur de le montrer.

Sa première visite en Pologne, en juin 1979, est un événement sismique. Des millions de Polonais se pressent pour l’écouter. À Varsovie, sur la place de la Victoire, il prononce des mots qui résonnent comme un coup de tonnerre : « N’ayez pas peur ! » Ce ne sont pas seulement des paroles spirituelles. C’est un appel à la dignité, à la résistance intérieure, au refus de la peur qui maintient les dictatures en place.

Jean-Paul II ne se contente pas de discours. En coulisses, la diplomatie vaticane travaille sans relâche. Le pape maintient un canal de communication avec Moscou et avec Washington. Il soutient moralement et matériellement la résistance polonaise. Quand l’état de guerre est décrété, il condamne la répression avec une fermeté qui surprend les chancelleries. Sa voix porte au-delà des frontières, empêchant le monde d’oublier ce qui se passe en Pologne.

L’historien Timothy Garton Ash écrira plus tard que sans Jean-Paul II, il n’y aurait pas eu de Solidarność ; sans Solidarność, pas de Gorbatchev ; sans Gorbatchev, pas de chute du Mur. La formule est sans doute schématique, mais elle capture une vérité profonde : le pape polonais a été l’un des catalyseurs les plus puissants de la fin du communisme.

La Table ronde et les élections de 1989

Les années passent. L’état de guerre est officiellement levé en 1983, mais Solidarność reste interdit. L’économie polonaise s’enfonce dans la crise. Les pénuries se multiplient. En 1988, une nouvelle vague de grèves secoue le pays. Le pouvoir comprend qu’il ne peut plus gouverner seul.

En février 1989, fait historique, le gouvernement accepte de s’asseoir à la même table que Solidarność pour négocier l’avenir du pays. Ces discussions, connues sous le nom de Table ronde, durent deux mois. Elles aboutissent à un compromis sans précédent : des élections semi-libres auront lieu en juin. Un tiers des sièges de la Diète (chambre basse) sera ouvert à la compétition, ainsi que la totalité des sièges du Sénat nouvellement rétabli.

Le 4 juin 1989 — le même jour, ironie tragique de l’histoire, que le massacre de la place Tiananmen en Chine — les Polonais votent. Le résultat est un raz-de-marée. Solidarność remporte 99 des 100 sièges du Sénat et la totalité des sièges disputés à la Diète. Le parti communiste est humilié. Le message est clair : la nation entière a voté contre le régime.

Le 24 août 1989, Tadeusz Mazowiecki, intellectuel catholique et conseiller historique de Solidarność, devient Premier ministre de Pologne. C’est le premier chef de gouvernement non communiste dans le bloc de l’Est depuis plus de quarante ans. L’impensable vient de se produire.

L’effet domino

Ce qui se passe en Pologne ne reste pas en Pologne. La brèche ouverte par Solidarność s’élargit à une vitesse vertigineuse.

En mai 1989, la Hongrie commence à démanteler le rideau de fer à sa frontière avec l’Autriche. Des milliers d’Allemands de l’Est s’y engouffrent pour fuir vers l’Ouest. Le 9 novembre 1989, submergées par la pression populaire, les autorités est-allemandes ouvrent le Mur de Berlin. Le monde entier regarde, stupéfait, les Berlinois danser sur cette muraille de béton qui symbolisait la division de l’Europe.

En Tchécoslovaquie, la Révolution de velours balaie le régime communiste en novembre 1989. Václav Havel, dramaturge et dissident, devient président. En Roumanie, la chute est plus violente : le dictateur Nicolae Ceaușescu est renversé et exécuté en décembre 1989. En Bulgarie, en Albanie, dans les pays baltes, le mouvement se propage partout.

En moins de deux ans, le bloc soviétique s’effondre. L’Union soviétique elle-même cessera d’exister le 26 décembre 1991. La Guerre froide, qui avait tenu le monde en haleine pendant quatre décennies, prend fin sans conflagration nucléaire. Ce que personne n’osait imaginer s’est réalisé.

Et tout a commencé par un électricien qui a escaladé un mur.

L’héritage de Solidarność

Aujourd’hui, le Centre européen de solidarité se dresse à Gdańsk, sur le site même des anciens chantiers navals. Ce bâtiment spectaculaire, dont la façade rappelle la coque rouillée d’un navire en construction, abrite un musée qui retrace l’épopée de Solidarność. Des visiteurs du monde entier viennent y découvrir les portes originales du chantier naval, les tracts clandestins, les banderoles de grève, le fameux stylo à l’effigie du pape.

Mais l’héritage de Solidarność dépasse largement les murs d’un musée. Ce mouvement a démontré plusieurs vérités fondamentales qui résonnent encore aujourd’hui.

D’abord, que la résistance non violente peut venir à bout des régimes les plus puissants. Solidarność n’a jamais pris les armes. Sa force était celle du nombre, de la solidarité — le mot n’est pas choisi au hasard — et de la conviction morale. Cette leçon a inspiré des mouvements de libération dans le monde entier, de l’Afrique du Sud à la Birmanie.

Ensuite, que le changement peut venir d’en bas. Ce ne sont pas les diplomates, les généraux ou les politiciens qui ont fait tomber le communisme en Europe. Ce sont des ouvriers, des intellectuels, des prêtres, des étudiants, des gens ordinaires qui ont refusé de continuer à vivre dans le mensonge.

Enfin, que l’histoire n’est jamais écrite d’avance. En 1980, le bloc soviétique semblait inébranlable. Deux superpuissances se partageaient le monde, et rien ne semblait pouvoir modifier cet équilibre figé. Dix ans plus tard, tout avait changé. Le XXe siècle nous a appris que les empires qui paraissent éternels peuvent s’effondrer en un battement de cils.

Lech Wałęsa, prix Nobel de la paix en 1983 et premier président de la Pologne libre en 1990, a résumé cette leçon avec la simplicité qui le caractérise : « Nous avons prouvé que des gens ordinaires pouvaient réaliser des choses extraordinaires. »

La Pologne a changé le monde. Et elle l’a fait avec des mots, du courage et un stylo à l’effigie du pape.

Questions fréquentes

Solidarność (Solidarité) est un syndicat indépendant fondé le 17 septembre 1980 aux chantiers navals Lénine de Gdańsk, en Pologne. Premier syndicat libre du bloc communiste, il a compté jusqu'à 10 millions de membres et a joué un rôle décisif dans la chute du communisme en Europe.

Lech Wałęsa était un électricien des chantiers navals de Gdańsk devenu leader de Solidarność. Prix Nobel de la paix en 1983, il a été élu premier président de la Pologne libre en 1990. Il est considéré comme l'un des architectes de la fin du communisme en Europe.

Solidarność a démontré qu'il était possible de résister pacifiquement au système soviétique. Les accords de la Table ronde en 1989 et les premières élections semi-libres en Pologne (juin 1989) ont ouvert une brèche dans le bloc de l'Est qui a mené à la chute du Mur de Berlin en novembre 1989.