Drapeaux polonais et ukrainien côte à côte symbolisant la solidarité entre les deux pays

Guerre en Ukraine : quel impact sur l'économie polonaise ?

Pologne-Ukraine
15 mars 2025 11 min Made in Poland
Depuis février 2022, la Pologne est en première ligne de la solidarité européenne envers l'Ukraine. L'accueil de plus d'un million de réfugiés, les bouleversements économiques et la transformation du marché du travail ont profondément marqué le pays — mais aussi révélé sa force et sa générosité.

Le 24 février 2022, l’invasion russe de l’Ukraine a bouleversé l’ordre européen. Parmi les pays les plus directement touchés par les conséquences de ce conflit, la Pologne occupe une place à part. Partageant plus de 500 kilomètres de frontière avec l’Ukraine, elle est devenue du jour au lendemain le principal pays d’accueil des réfugiés ukrainiens, un corridor logistique essentiel pour l’aide humanitaire et militaire, et un acteur géopolitique de premier plan dans la réponse occidentale à l’agression russe.

Mais au-delà de la dimension politique et humanitaire, cette guerre a aussi profondément transformé l’économie polonaise. Inflation galopante, tensions sur le marché immobilier, afflux de main-d’œuvre, explosion des dépenses militaires, nouvelles opportunités commerciales : les répercussions sont multiples, complexes et parfois contradictoires. Trois ans après le début du conflit, il est temps de dresser un bilan nuancé de ces bouleversements.

L’accueil historique des réfugiés ukrainiens

Dans les premiers jours de la guerre, des scènes extraordinaires se sont déroulées aux postes-frontières polonais et dans les gares du pays. Des centaines de milliers de femmes, d’enfants et de personnes âgées ont afflué vers la Pologne, fuyant les bombardements. La gare centrale de Varsovie, celles de Przemyśl, de Cracovie et de Lublin sont devenues des centres d’accueil improvisés où des milliers de bénévoles polonais distribuaient nourriture, vêtements et téléphones portables chargés.

Ce qui frappe dans cette mobilisation, c’est qu’elle a précédé toute réponse institutionnelle. Avant que le gouvernement ne mette en place des dispositifs officiels, ce sont les familles polonaises qui ont ouvert leurs portes. Des particuliers ont conduit jusqu’à la frontière pour prendre en charge des familles entières. Des groupes Facebook ont coordonné l’hébergement de dizaines de milliers de personnes en quelques jours. Cette solidarité spontanée, venue de la base, reste l’un des épisodes les plus remarquables de la crise.

Au total, la Pologne a accueilli plus de 1,5 million de réfugiés ukrainiens qui y résident de manière durable, ce qui en fait le pays européen ayant absorbé le plus grand nombre de déplacés. Des millions d’autres ont transité par le territoire polonais avant de rejoindre d’autres destinations en Europe. Le coût direct de cet accueil pour les finances publiques polonaises est estimé à plusieurs milliards d’euros sur la période 2022-2024, couvrant l’accès aux soins, à l’éducation, aux prestations sociales et à l’hébergement d’urgence.

Solidarité polono-ukrainienne drapeaux

L’impact sur l’inflation et les prix

L’un des effets les plus immédiatement ressentis par les Polonais a été la flambée de l’inflation. Dès le printemps 2022, les prix ont commencé à grimper de manière spectaculaire, portés par plusieurs facteurs liés au conflit. La hausse des prix de l’énergie, conséquence directe des sanctions contre la Russie et de la réorganisation des approvisionnements en gaz et en pétrole, a touché l’ensemble de l’économie. Le prix du gaz naturel, dont la Pologne dépendait encore partiellement de la Russie, a connu des pics historiques.

Les prix alimentaires ont également fortement augmenté. L’Ukraine et la Russie étant parmi les plus grands exportateurs mondiaux de céréales, d’huile de tournesol et d’engrais, la perturbation de ces flux a provoqué une hausse des coûts de production agricole qui s’est répercutée sur les étals des supermarchés polonais. Le prix du pain, des huiles végétales et de nombreux produits de base a augmenté de 20 à 40 % en l’espace de quelques mois.

L’inflation en Pologne a atteint un pic d’environ 18 % en février 2023, l’un des taux les plus élevés de l’Union européenne. À titre de comparaison, la moyenne de la zone euro oscillait autour de 8 à 10 % à la même période. La Banque nationale de Pologne (NBP) a réagi en relevant fortement ses taux directeurs, qui sont passés de 0,1 % début 2022 à 6,75 % en septembre de la même année, un niveau inédit depuis plus de vingt ans.

Cette inflation a pesé lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages polonais, en particulier les plus modestes. Le gouvernement a mis en place des boucliers tarifaires sur l’énergie et le carburant, gelé certains prix et réduit temporairement la TVA sur les produits alimentaires de base. Ces mesures ont atténué le choc, mais ont aussi creusé le déficit budgétaire. Depuis la fin 2023, l’inflation a commencé à refluer, revenant sous la barre des 5 % courant 2024, mais les prix restent significativement plus élevés qu’avant le conflit.

Le commerce bilatéral Pologne-Ukraine

La guerre a paradoxalement renforcé les liens commerciaux entre la Pologne et l’Ukraine, tout en les transformant profondément. Avant le conflit, les échanges bilatéraux étaient déjà importants, l’Ukraine étant un partenaire commercial significatif de la Pologne. Mais depuis 2022, la Pologne est devenue le principal corridor logistique pour les marchandises à destination et en provenance de l’Ukraine, les ports de la mer Noire étant bloqués ou menacés pendant une grande partie du conflit.

Le transit des céréales ukrainiennes par la Pologne a constitué un sujet particulièrement sensible. L’afflux massif de grain ukrainien sur le marché polonais a provoqué une chute des prix pour les agriculteurs locaux, déclenchant des manifestations et des tensions politiques. Le gouvernement polonais a temporairement interdit l’importation de certains produits agricoles ukrainiens, une décision controversée mais motivée par la nécessité de protéger les revenus des agriculteurs polonais. Un compromis a finalement été trouvé avec l’Union européenne, distinguant le transit (autorisé) de la mise sur le marché local (régulée).

Les exportations polonaises vers l’Ukraine ont quant à elles fortement augmenté, portées par les besoins de reconstruction, l’aide humanitaire et la demande de biens de consommation courante. La Pologne exporte vers l’Ukraine des matériaux de construction, des équipements industriels, des produits alimentaires transformés, des médicaments et de nombreux biens manufacturés. Les entreprises polonaises de logistique et de transport ont vu leur activité exploser, la Pologne servant de plaque tournante pour l’acheminement de l’aide internationale vers l’Ukraine.

L’impact sur le marché de l’immobilier

L’arrivée massive de réfugiés ukrainiens a exercé une pression considérable sur le marché immobilier polonais, déjà tendu avant le conflit. Dans les grandes villes, les effets ont été spectaculaires. À Varsovie, les loyers ont augmenté de 30 à 40 % entre début 2022 et fin 2023. Des hausses similaires ont été observées à Cracovie, Wrocław, Gdańsk et dans les villes proches de la frontière ukrainienne comme Rzeszów et Lublin.

Cette hausse s’explique par un simple déséquilibre entre l’offre et la demande. L’arrivée de plus d’un million de personnes cherchant à se loger a absorbé la quasi-totalité du parc locatif disponible dans les grandes agglomérations. Les propriétaires ont pu augmenter leurs loyers, et la compétition pour les logements s’est intensifiée. Pour les jeunes Polonais cherchant leur premier appartement, la situation est devenue particulièrement difficile, alimentant parfois des frustrations sociales.

Le marché de l’achat a également été affecté, bien que de manière plus modérée. Les prix de vente ont continué leur tendance haussière, soutenus par la demande soutenue et par les programmes gouvernementaux d’aide à l’accession à la propriété. Le secteur de la construction a bénéficié de cette dynamique, avec une augmentation des mises en chantier, mais les délais de livraison restent longs et l’offre peine à rattraper la demande. Des projets de construction de logements sociaux et de résidences modulaires ont été lancés, mais leur impact reste limité face à l’ampleur des besoins.

Marché du travail polonais impact Ukraine

Les dépenses militaires et de défense

La guerre en Ukraine a provoqué un tournant radical dans la politique de défense polonaise. Considérant la menace russe comme directe et existentielle, la Pologne a décidé de porter son budget de défense à 4 % de son PIB, ce qui en fait proportionnellement le plus gros contributeur de l’OTAN, devant les États-Unis. En valeur absolue, cela représente des dizaines de milliards de zlotys consacrés chaque année à la modernisation de l’armée.

La Pologne a passé des commandes massives d’équipements militaires : chars Abrams et K2 sud-coréens, systèmes de défense antiaérienne Patriot, avions de combat F-35, lance-roquettes HIMARS, et des centaines de chars, de véhicules blindés et de pièces d’artillerie. Le pays ambitionne de disposer de l’une des armées terrestres les plus puissantes d’Europe.

Ces investissements ont des retombées économiques significatives. L’industrie de défense polonaise, représentée par le groupe PGZ (Polska Grupa Zbrojeniowa), bénéficie de commandes importantes et de transferts de technologie. Des usines d’assemblage et de maintenance de matériel militaire sont en cours de construction, créant des milliers d’emplois qualifiés. Les régions de l’est de la Pologne, proches de la frontière, voient s’implanter de nouvelles bases et infrastructures militaires, dynamisant les économies locales.

Cependant, ces dépenses colossales pèsent sur les finances publiques. Le déficit budgétaire s’est creusé et la dette publique a augmenté. Le gouvernement argue que ces investissements sont indispensables à la sécurité nationale et qu’ils stimulent l’économie par la demande qu’ils génèrent. Le débat sur l’équilibre entre dépenses militaires et investissements sociaux reste vif dans la société polonaise.

Les opportunités économiques

Malgré les difficultés, la guerre a aussi créé des opportunités pour l’économie polonaise. L’une des plus significatives concerne le marché du travail. La Pologne, confrontée depuis des années à une pénurie de main-d’œuvre liée au vieillissement de sa population et à l’émigration vers l’Europe de l’Ouest, a bénéficié de l’arrivée d’une main-d’œuvre ukrainienne abondante et souvent qualifiée.

Grâce à une loi spéciale adoptée dès mars 2022, les réfugiés ukrainiens ont obtenu un accès immédiat au marché du travail polonais, sans les formalités administratives habituellement requises pour les ressortissants de pays tiers. Plus de 60 % des réfugiés en âge de travailler ont trouvé un emploi, principalement dans l’industrie manufacturière, les services, la logistique, le commerce de détail et la restauration. Beaucoup occupent des postes correspondant à leurs qualifications, notamment dans le secteur informatique, la médecine et l’ingénierie.

Le secteur technologique polonais a particulièrement profité de l’afflux de talents ukrainiens. L’Ukraine possédait avant la guerre l’un des secteurs IT les plus dynamiques d’Europe de l’Est, et de nombreux développeurs, ingénieurs et entrepreneurs ukrainiens se sont installés en Pologne, renforçant l’écosystème tech de Varsovie, Cracovie et Wrocław. Des centaines d’entreprises créées par des Ukrainiens ont été enregistrées en Pologne, contribuant à l’innovation et à la création de richesse.

La perspective de la reconstruction de l’Ukraine représente une opportunité économique majeure pour les entreprises polonaises. La Banque mondiale estime le coût de la reconstruction à plusieurs centaines de milliards de dollars. Les entreprises polonaises du BTP, de l’ingénierie, des matériaux de construction et de la logistique sont particulièrement bien positionnées pour participer à cet immense chantier, en raison de leur proximité géographique, de leur connaissance du marché ukrainien et des liens tissés pendant le conflit.

La solidarité polono-ukrainienne, une histoire ancienne

Pour comprendre l’ampleur de la solidarité polonaise envers l’Ukraine, il faut replacer cette relation dans une perspective historique longue. Les destins de la Pologne et de l’Ukraine sont intimement liés depuis des siècles. Les deux pays ont partagé des territoires, notamment les Kresy, ces confins orientaux de l’ancienne République des Deux Nations, qui englobaient une grande partie de l’actuelle Ukraine occidentale. Lwów, aujourd’hui Lviv, fut pendant des siècles une ville majeure de la culture polonaise.

Cette histoire commune est faite de périodes de coopération et de conflits, de cohabitation et de tensions. Les massacres de Volhynie en 1943, au cours desquels des dizaines de milliers de Polonais furent tués par l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, restent une blessure profonde dans la mémoire collective polonaise. Mais les deux pays ont choisi, depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991, la voie de la réconciliation et du rapprochement. L’organisation conjointe de l’Euro 2012 de football a constitué un symbole fort de cette entente retrouvée.

Avant la guerre, les liens entre les deux pays étaient déjà denses. Plus d’un million d’Ukrainiens vivaient et travaillaient en Pologne, contribuant de manière essentielle à l’économie du pays. Les échanges culturels, universitaires et économiques étaient nombreux. Il était courant de traverser la frontière pour découvrir l’Ukraine à travers ses régions, de Lviv à Kyiv en passant par les Carpates ukrainiennes. Cette proximité humaine explique en grande partie la réaction immédiate et massive de la société polonaise face à la détresse des Ukrainiens.

La diaspora ukrainienne en Pologne, déjà importante avant 2022, s’est considérablement renforcée. Elle constitue aujourd’hui la plus grande communauté étrangère du pays et joue un rôle croissant dans la vie économique, culturelle et sociale polonaise. Des écoles ukrainiennes ont été ouvertes, des associations culturelles se sont multipliées, et la langue ukrainienne est de plus en plus présente dans l’espace public polonais.

Vers un nouveau modèle économique ?

Trois ans après le début de la guerre, la Pologne a démontré une résilience économique remarquable. Malgré un choc inflationniste sévère, le pays a maintenu une croissance positive de son PIB, évitant la récession que beaucoup redoutaient. Le taux de chômage est resté à des niveaux historiquement bas, en partie grâce à l’intégration des travailleurs ukrainiens dans des secteurs en tension.

La guerre a accéléré certaines transformations structurelles de l’économie polonaise. La diversification énergétique, avec l’abandon du gaz russe au profit du GNL importé par le terminal de Świnoujście et le développement des énergies renouvelables, renforce l’indépendance énergétique du pays. Le positionnement de la Pologne comme hub logistique entre l’Europe occidentale et l’Ukraine ouvre des perspectives durables pour le secteur du transport et de la logistique. L’essor de l’industrie de défense crée un nouveau pilier industriel.

Cependant, des défis importants subsistent. L’intégration à long terme des réfugiés ukrainiens nécessite des investissements continus dans l’éducation, le logement et les services publics. La pression sur le marché immobilier reste forte. Les finances publiques, sollicitées par les dépenses militaires et sociales, devront trouver un nouvel équilibre. Et la question de la cohabitation durable entre Polonais et Ukrainiens, au-delà de l’élan de solidarité initial, devra être gérée avec attention et sensibilité.

Ce qui ressort de ces trois années, c’est la capacité de la société polonaise à faire face à une crise d’une ampleur exceptionnelle. La Pologne n’a pas seulement réagi à la guerre en Ukraine : elle s’est transformée. Plus forte militairement, plus diverse démographiquement, plus intégrée dans les mécanismes de sécurité européens et transatlantiques, elle aborde la suite de cette période avec une confiance prudente mais réelle. Quelles que soient les évolutions du conflit, l’impact de ces années sur l’économie et la société polonaises sera durable et profond.

Questions fréquentes

La Pologne a accueilli plus de 1,5 million de réfugiés ukrainiens depuis février 2022, le plus grand nombre de tous les pays européens. Des millions d'autres ont transité par la Pologne. L'accueil s'est fait massivement par les familles polonaises avant même l'intervention de l'État.

Oui, l'impact a été significatif : hausse de l'inflation (jusqu'à 18% en 2023), augmentation des coûts de l'énergie, perturbation des chaînes d'approvisionnement. Mais aussi des effets positifs : afflux de main-d'œuvre qualifiée, croissance du PIB maintenue, et renforcement du rôle géopolitique de la Pologne.

Oui, grâce à une loi spéciale adoptée dès mars 2022, les réfugiés ukrainiens ont un accès immédiat au marché du travail polonais. Plus de 60% des réfugiés en âge de travailler ont trouvé un emploi, principalement dans l'industrie, les services, la logistique et le commerce.